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Travailler moins


COURRIER INTERNATIONAL

Dossier: Travailler moins

 


Vive la décroissance !
Nicola Shepheard
The New Zealand Herald (Auckland)



Refus de l'hyperconsommation, mode de vie moins polluant... En Australie et en Nouvelle-Zélande, ces idées font école, notamment chez les jeunes.

Les adeptes de la décroissance (downshifters ou downsizers) [décélérateurs ou encore ralentisseurs] vivent dans les grandes villes comme dans les petites, mais aussi à la campagne. Ils traversent les générations et les professions, mais la plupart appartiennent aux classes moyennes ou supérieures. Ils parlent de liberté, de redécouverte des plaisirs simples, de bien-être, d'harmonie. Ils savent que moins peut être plus. Peut-être certains sont-ils vos voisins. D'ailleurs, avec la hausse des prix de l'alimentation, le poids de l'énergie dans les budgets et le spectre toujours présent d'un effondrement du marché de l'immobilier, tout le monde pourrait bientôt avoir à s'efforcer de vivre mieux avec moins.

Dans le livre Affluenza [terme désignant le "complexe d'opulence"], Clive Hamilton, directeur de l'Australia Institute, un groupe de réflexion plutôt de gauche, définit ainsi les adeptes de la décroissance : ce sont "des individus qui procèdent à un changement volontaire et à long terme de leur mode de vie, passant par des revenus sensiblement moins élevés et par une baisse de leur consommation", et qui aspirent à mener une vie plus épanouissante, ayant plus de sens. Libérés du joug de la routine capitaliste, ils travaillent moins et dépensent moins, et le font de façon plus constructive.

L'ouvrage Affluenza est une dissection accablante de la perversion des valeurs de l'hyperconsommation. Les adeptes de la simplicité volontaire, assurent les auteurs, forment une force sociale puissante mais très méconnue, en butte à la culture de la consommation frénétique. Selon une étude de 2002 citée dans l'ouvrage, 23 % des adultes australiens ont "décéléré" d'une façon ou d'une autre au cours des dix années précédentes. Et Clive Hamilton estime que ce chiffre est en progression.

Souvent, le choix de lever le pied part de considérations pratiques, mais le réexamen critique qu'il entraîne conduit aussi à une prise de conscience écologique. Ce fut le cas pour Bevan Woodward et son épouse, Gera. Quand ils se sont rencontrés, ils étaient tous deux en train de revoir leur façon de vivre pour être en phase avec leurs nouvelles valeurs. Bevan a quitté son emploi de directeur commercial il y a dix ans après s'être rendu compte qu'il était profondément malheureux et qu'une Harley Davidson ou une énième chemise à 300 dollars n'y changerait rien. Gera, qui gagnait autrefois jusqu'à 100 000 dollars par an dans le marketing, a vu ses valeurs changer après la naissance de son fils Jerome. Elle travaille aujourd'hui pour Plunket, une société néo-zélandaise de soins de santé pour les enfants. Bevan, de son côté, est devenu fou de vélo. Il dirige désormais un groupe de défense des intérêts des cyclistes et mène des actions de sensibilisation pour des organismes écologistes et sociaux, pour un salaire bien loin de ce qu'il gagnait auparavant. Le couple projette par ailleurs de s'installer dans un écovillage.

Le bien-être, que ce soit au sens moral ou en tant que plaisir, voilà ce qui a conduit Niki Harre et son mari, Keith Thomas, à la décroissance dans leur vie de famille. Keith, qui travaillait comme artiste, s'est lancé dans la plantation et l'entretien de potagers et de vergers dans la région d'Auckland. Niki, qui est la soeur de la femme politique aujourd'hui retirée Leila Harre, est psychologue à l'université d'Auckland. Tous deux tiennent compte des répercussions sociales et écologiques de tout ce qu'ils consomment, et cela se traduit par une décroissance progressive. "Il suffit de lire un article sur les méfaits des verres en plastique et vous ne pouvez plus vous en servir, explique Keith Thomas. Cela finit par faire partie de ce que vous êtes." Niki précise : "Bien sûr, on fait des entorses, mais on les regrette. Cela nous est désagréable."

Leur but ? Redonner un sens au "vivre ensemble"

Avoir un comportement respectueux de l'environnement n'est ni difficile ni pénible, assurent-ils. "A certains égards, c'est plus compliqué du point de vue pratique, il faut évaluer tout ce qu'on fait, reconnaît Niki Harre. Mais ce mode de vie a ceci de beaucoup plus simple que vous vous appuyez sur un cadre solide pour déterminer tout ce que vous faites. Cela clarifie tout."

En 1981, Duane Elgin créa l'expression "simplicité volontaire" pour définir la démarche des individus voulant vivre mieux avec moins, consommer de façon responsable et faire l'examen de leur vie pour déterminer ce qui est important et ce qui ne l'est pas. Loin d'être un renoncement au matérialisme, une vision romantique de la pauvreté ou même une privation auto-infligée, la philosophie de la simplicité volontaire consiste à vivre selon ses moyens et ses valeurs. Et cette volonté de simplicité, assurent ses partisans, commence à se manifester dans la culture populaire : en témoignent la mode architecturale des lignes modernes claires ou ces "consultants" que l'on paie pour venir désencombrer sa maison. On note également que les jeunes gens d'une vingtaine d'années appliquent la simplicité volontaire avant même d'être entrés en surchauffe. Michelle Boag, qui dirige PR People, une agence qui recrute des chargés de relations publiques, est étonnée par le nombre de personnes ayant la vingtaine ou la trentaine qui refusent de trimer pour monter dans la hiérarchie, cherchant plutôt un bon salaire pour 30 heures de travail hebdomadaire.

Niki Harre et Keith Thomas ont intensifié progressivement leurs pratiques écologiques : consommation d'oeufs de poules élevées en plein air, passage de deux voitures à une seule, vélo pour aller au travail, résistance à la tentation de tout faire rénover.

Derrière la maison, le potager de Keith est verdoyant. "On a l'air plutôt barrés, mais en fait on est tout à fait normaux", plaisante Niki. Les deux plus jeunes enfants de Niki et de Keith vont à l'école à vélo ; tous deux ont été renversés par des voitures sortant d'une allée, mais ils s'en sont sortis avec quelques égratignures. La plupart du temps, Niki parcourt elle aussi à bicyclette les 6 kilomètres qui la séparent de son lieu de travail, en ville. La famille est membre du SALT, sigle de Slower And Less Traffic [Une circulation plus lente et moins dense], une association de quartier qui compte plus de 200 membres. Leur but ? Redonner un sens au "vivre ensemble" tout en améliorant la sécurité dans la rue. Niki Harre et Keith Thomas se refusent par ailleurs à conduire leurs enfants à l'autre bout de la région pour leurs activités extrascolaires, comme ce voisin qui a fait 55 kilomètres en voiture pour emmener son fils de 11 ans à son match de foot.


 

La frugalité, salut de notre âme

The Guardian
(Londres)

En 2006, chaque citoyen britannique a produit 9,6 tonnes de CO2, un chiffre qui devra être ramené à moins de 3 tonnes d'ici à 2050. C'est le minimum non négociable sur lequel s'accordent la plupart des économistes et des spécialistes de l'environnement. Ce qui fait débat est de savoir si cela signifie qu'il faudra consommer moins ou simplement consommer différemment ? En d'autres termes, devrons-nous renoncer à notre confort au nom du développement durable ou bien pourra-t-on continuer à vivre de la même façon grâce à la magie de la technologie ?

La politique environnementale du gouvernement repose exclusivement sur le développement de technologies propres. Pourtant, ces dernières années, les progrès en matière d'efficacité énergétique n'ont fait qu'accroître les aspirations des consommateurs. L'innovation fait certes partie de la solution, mais elle n'est pas suffisante. On a raison de parler de "magie" de la technologie : le gouvernement se fonde sur une croyance irrationnelle.

Notre système politique repose sur la croissance économique telle qu'elle est mesurée par le produit intérieur brut, qui ne dépend que de l'augmentation des dépenses de consommation. La croissance économique est nécessaire pour payer le service de la dette, ainsi que l'Etat-providence. Si les gens arrêtaient de consommer, l'économie finirait par s'effondrer. La publicité et le marketing, deux secteurs prépondérants de notre économie, ont pour unique objectif de veiller à ce que nous continuions à consommer et que nos enfants suivent notre exemple. Ce système économique, avec son coût exorbitant pour l'environnement, est pourtant profondément malade. Le graphique du psychologue américain Tim Kasser en est la meilleure illustration. La courbe représentant le revenu par habitant est en constante augmentation sur les quarante dernières années ; tandis que celle illustrant le nombre de personnes se disant "très heureuses" reste stable sur toute la période. L'écart entre les deux courbes ne cesse de s'agrandir.

Le graphique de Kasser est à la fois source d'espoir et d'inquiétude. La bonne nouvelle est qu'un faible niveau de consommation n'est pas forcément synonyme de malheur. Mais, d'un autre côté, il est particulièrement inquiétant de voir que nous continuons à consommer alors que cela ne nous rend pas plus heureux. Selon Kasser, notre hyperconsommation est une réponse à l'insécurité, c'est un mécanisme d'adaptation destructeur. Au cours des dernières décennies, les sources d'insécurité se sont multipliées. Outre les classiques manipulations des publicitaires, les économies de marché hautement compétitives génèrent de nouvelles sources d'anxiété allant des questions identitaires (Quelle est ma place dans cette société ?) aux interrogations fondamentales (Qui prendra soin de moi quand je serai vieux ?). Le lien entre matérialisme et insécurité permet d'expliquer pourquoi des pays aussi différents que les Etats-Unis et la Chine présentent un tel niveau de matérialisme. L'insécurité y est endémique.

Le génie de ce système fondé sur l'insécurité est qu'il est autoalimenté. Plus on ressent de l'insécurité, plus on est matérialiste ; et plus on est matérialiste, plus on ressent de l'insécurité. Kasser a démontré que les valeurs matérialistes (en augmentation chez les adolescents des deux côtés de l'Atlantique) engendrent de l'angoisse, nous rendent plus sujets à la dépression et moins coopératifs. Des études ont montré que les gens savent parfaitement quelles sont leurs véritables sources d'un épanouissement durable - construire des relations solides, s'accepter tel qu'on est, appartenir à une communauté -, mais une redoutable alliance d'intérêts politiques et économiques s'efforce de les en détourner dans le seul but de les faire travailler plus et dépenser plus.

Changer cet ordre des choses ne sera pas une mince affaire, et la transition vers une économie de faible consommation devra se faire en douceur. Le problème est que ce bouleversement pourrait avoir des effets pervers - c'est la crainte de Kasser. Une réduction de la consommation pourrait se traduire par une instabilité économique et une insécurité accrues. Sans compter que le réchauffement climatique est lui aussi source d'anxiété. Le risque est de renforcer notre fièvre d'hyperconsommation. Un scénario plus optimiste n'est pas exclu pour autant. Nos sociétés pourraient adopter un mode de consommation modéré, orienté vers la satisfaction des véritables besoins humains. La plupart d'entre nous reconnaissent confusément que d'énormes changements de mode de vie s'imposent, mais nous attendons que quelqu'un d'autre fasse le premier pas.

Dans son ouvrage intitulé Ecological Debt [publié en juin 2005], Andrew Simms a démontré le rôle crucial du gouvernement. Au début des années 1940, le gouvernement britannique est parvenu à réduire considérablement la consommation du pays, non pas en comptant sur la bonne volonté de ses habitants mais en orchestrant une vaste campagne de propagande combinée à un système de rationnement et de taxation des produits de luxe. Voilà exactement ce que nous devrons faire au XXIe siècle, ce qu'aucun grand parti politique n'ose encore reconnaître.

 

 

 

Courrier international

Folle utopie pour les uns, alternative plausible pour les autres, en France l'idée de décroissance divise profondément économistes et philosophes, jusqu'à la gauche altermondialiste. Mais, au-delà des différentes écoles, ce concept aux frontières floues rassemble tous ceux qui contestent l'injonction de la croissance économique. Parmi les différents "pères" de la décroissance en France, on peut citer, entre autres, le sociologue et philosophe Jean Baudrillard, décédé en 2007 (La Société de consommation, 1970), le philosophe et écrivain André Gorz, pionnier de l'écologie politique et également décédé en 2007 (Ecologie et politique, 1975), ou encore l'économiste Serge Latouche (Le Pari de la décroissance, 2006).

Sur l'actualité de la décroissance :

WWW.DECROISSANCE.ORG

 

 

Une année sans achats
Jenny Uechi
Adbusters (Vancouver)

Le mouvement Compact, qui compte 8 000 membres de par le monde, se propose de freiner la course à la surabondance.

San Francisco, 1951. L'arôme de gâteaux tout juste sortis du four se répand dans le salon. Les maîtresses de maison du quartier passent de groupe en groupe, échangent des sourires en bavardant. On pourrait se croire dans n'importe quelle fête... Mais c'est une réunion Tupperware, et ces femmes sont là pour acheter.

En appliquant une couche de couleurs pastel sur les années grises de la dépression et de la guerre, des produits comme Tupperware ont inauguré une ère de prospérité, de renouvellement et de surabondance. Pour des millions de personnes, les biens de consommation tels que télévision ou Cadillac devinrent beaucoup plus que nécessaires : ils furent l'essence de la vie elle-même.

2005. Un groupe d'amis vivant dans la baie de San Francisco se réunit autour d'un dîner à la fortune du pot. Lassés de la course sans fin à la consommation, ils veulent pousser à l'extrême le concept de "buy nothing day" [journée sans achat] en passant une année entière sans rien acheter. S'inspirant du pacte signé par les colons du Mayflower à Plymouth Rock [en 1620], ils nomment leur groupe The Compact et s'engagent à limiter leurs courses aux denrées alimentaires, aux médicaments et aux produits d'hygiène de base, en achetant d'occasion lorsque c'est possible [ils recourent également au don et à l'échange]. Aujourd'hui, avec 8 000 membres et 55 branches dans le monde (dont l'Islande ou Singapour), Compact se retrouve à la pointe d'un mouvement de contestation de la culture de la consommation [la liste des blogs se trouve sur http://sfcompact.blogspot.com].

Les Compacters ne sont ni des extrémistes ni des révolutionnaires : des millions de personnes sur la planète vivent ainsi depuis des générations. Mais ils menacent et remettent en question tout ce que l'on avait fini par croire au sujet de "la belle vie" dans le monde industrialisé. Ce mouvement a entraîné des réactions passionnées, allant des applaudissements à l'indignation. Ses membres ont été traités de "fanfarons complaisants" qui "ruinent l'économie américaine". Une Compacter de Chilliwack, au Canada, raconte que, lorsqu'elle a adhéré au groupe, ses amis ont réagi comme si elle avait rejoint une secte satanique. Que vous l'aimiez ou que vous le haïssiez, Compact vous amène à vous interroger sur les véritables raisons de vos achats quotidiens.

Les motifs pour lesquels les gens rejoignent le mouvement Compact sont variés : certains cherchent à réduire leurs dépenses, d'autres leurs déchets, d'autres encore veulent échapper au matérialisme et opter pour des valeurs plus spirituelles. Cependant, tous s'accordent à dire qu'acheter n'est pas la solution à leurs problèmes : au contraire, cela pourrait bien être la cause de nombre d'entre eux.

"L'argent et les dettes semblent gouverner notre existence", note Rúna Björg Gartharsdóttir, membre de Compact en Islande. Elle a rejoint le mouvement pour briser ce qu'elle appelle le "cercle vicieux" de l'hyperconsommation : travailler trop pour dépenser plus ; la désintégration sociale due à cet excès de travail ; les conséquences du gaspillage sur l'environnement ; l'apparition de conflits pour contrôler les ressources destinées à répondre à la demande... Bref, une myriade de problèmes reliés entre eux par le désir apparemment inoffensif de s'offrir un iPod ou une collection de voitures de luxe.

Pour l'instant, la plupart des Compacters affirment que leur choix est strictement "personnel" et se défendent d'avoir un objectif politique. Mais ils continuent de susciter le mécontentement en tournant le dos à un idéal sacré, à la croyance partagée par des milliards d'individus que "plus" est mieux que "juste assez". Les marchands espèrent que le mouvement restera marginal. Mais, selon des enquêtes menées récemment par la sociologue Juliet Schor, 81 % des Américains estiment que leur pays est trop centré sur la consommation et près de 90 % pensent qu'il est trop matérialiste.

Quand on lui dit que son refus d'acheter pourrait ébranler l'économie de son pays, Rúna Björg Gartharsdóttir est assez fière. "Ça démontre à quel point les forces du marché influencent actuellement la nation, affirme-t-elle. Nous devrions contrôler nos propres vies et établir nos priorités nous-mêmes."

 


 

Quand ma ville se passera du pétrole

The Irish Times
(Dublin)

Demandez aux gens ce qu'ils feront quand le pétrole se fera rare et cher : ils détournent les yeux - ou vous fixent comme si vous étiez cinglé - ou bien sont persuadés que le gouvernement trouvera la solution.

D'autres personnes n'ont pas attendu et savent déjà ce qu'elles comptent faire - pas seulement en cas de pic pétrolier, mais aussi face aux défis posés par le changement climatique. Kinsale, une ville [de 7 000 habitants] à l'ouest de Cork, en Irlande, a mis au point il y a quelques années un projet largement salué. Ce Plan d'action pour la descente énergétique, formulé par les étudiants en permaculture* de l'Ecole d'enseignement professionnel de Kinsale et par Rob Hopkins, leur professeur, est devenu un modèle pour les communautés cherchant à se protéger des effets du changement climatique.

Le plan de Kinsale, soutenu par la municipalité, repose sur une stratégie à quinze ans pour répondre aux futurs problèmes d'approvisionnement en nourriture, énergie, intrants agricoles, matériaux de construction, et en tout ce qui était produit jadis localement mais ne l'est plus. D'ici à 2021, il devrait permettre à la ville d'avoir une économie dynamique et autosuffisante et d'avoir réduit de façon spectaculaire sa dépendance vis-à-vis des énergies fossiles. Cette volonté de s'affranchir du pétrole a inspiré le concept de "ville en transition", dont Kinsale est le premier exemple au monde.

Rob Hopkins, l'un de ses principaux promoteurs, s'est depuis installé à Totnes, dans le Devon [en Angleterre], qui est également devenu une ville en transition. Cette communauté s'est récemment dotée d'une monnaie parallèle, la livre de Totnes. Ces monnaies (qui sont parfois des unités de temps, et non des unités monétaires) ont une valeur au sein de l'économie locale et profitent aux travailleurs et aux petites entreprises du cru. Aujourd'hui, vingt et une villes dans le monde se sont officiellement déclarées en transition (essentiellement au Royaume-Uni), et plus d'une centaine d'autres songent sérieusement à sauter le pas (<WWW.TRANSITIONTOWN.ORG>).

* La culture de la permanence regroupe des principes et des pratiques visant à créer une production agricole soutenable, économe en énergie et respectueuse des êtres vivants.

 

 

L'anticonsommation a son prophète
Robin Shulman
The Washington Post (Washington)

Déguisé en pasteur, l'acteur américain Bill Talen exhorte ses concitoyens à résister à la frénésie des achats. Avec un succès limité.

A cette époque de l'année, le révérend Billy, de la Church of Stop Shopping [Eglise de l'anticonsommation], n'a pas la tâche facile. En ce "#cccccc" Friday, le vendredi qui suit Thanksgiving et donne le coup d'envoi des achats de Noël - que le révérend Billy appelle la Journée sans achats -, il hurle son message dans un mégaphone, dès 6 heures du matin, devant les grands magasins Macy's, dans Midtown Manhattan. "Arrêtez d'acheter !" exhorte-t-il. Sa voix résonne dans les rues sombres qui grouillent de silhouettes emmitouflées dans d'épais manteaux, les bras chargés de sacs. Certains s'arrêtent pour le dévisager. Et poursuivent leur chemin dans la bousculade.

Le révérend Billy, alias Bill Talen, n'est pas un ministre du culte, ni même un chrétien pratiquant, mais un acteur. Il n'empêche, c'est un vrai croyant, qui espère prévenir l'"Achapocalypse" et sauver notre âme, notre portefeuille, notre société et la planète. En tant que comédien et militant, il prêche contre la frénésie de consommation depuis 1997, quand il a commencé à porter la bonne parole devant le magasin Disney de Manhattan. Avec ses ouailles, il a exorcisé des caisses enregistreuses et conduit diverses interventions dans les magasins. Il a été arrêté des dizaines de fois. Il a été interdit de séjour dans tous les cafés Starbucks du monde en 2003 et sur les sites Disney en 2005. Morgan Spurlock, le réalisateur de Super Size Me, a produit What Would Jesus Buy [Ce que Jésus achèterait], un "docu-comédie" sur l'évangile selon Talen, actuellement diffusé dans quelques salles aux Etats-Unis. Dans ce pays marqué par une forte tradition de ministres du culte autoproclamés, Talen - coiffure blonde gonflante, col de prêtre sous un costume blanc, voix grondante et vibrante - incarne, à mi-chemin entre parodie et gravité, un bonimenteur diseur de vérité.

Il fait également partie d'un mouvement opposé à la culture de la consommation. On y trouve notamment le Freecycle Network, un magasin géant de troc sur Internet où tout est gratuit (www.freecycle.org) ; les Freegans, qui tentent de vivre uniquement des aliments qu'ils trouvent dans les poubelles ; ou encore No Impact Man, un habitant de Manhattan qui a survécu une année entière sans voiture ni électricité - et quasiment sans produits de grande consommation -, tout en relatant son expérience sur son blog www.noimpactman.typepad.com.

Tout a commencé pour Talen lorsqu'il s'est installé à New York, dans les années 1990 : il a découvert une ville éclectique, inventive, nerveuse, qui se faisait envahir par les chaînes de magasins. Les seules voix qui s'élevaient pour protester étant celles des prédicateurs de rue, il décida de les rejoindre. Il a regardé les acteurs et les imitateurs d'Elvis sur les chaînes de télévision câblées, lu les écrits de militants citadins comme Jane Jacobs [1916-2006, grande critique de l'urbanisme contemporain], écouté des sermons pentecôtistes et baptistes. Un pasteur lui a fait faire des exercices vocaux. Au fil des mois, explique-t-il, il a élaboré son message et acquis "ce genre d'aptitude à faire voguer une voyelle dans l'air : ce n'est pas vraiment chanter, ni simplement parler". Depuis, il sillonne le pays, en compagnie de sa chorale Stop Shopping, montant des baraques de fortune où chacun peut venir confesser ses péchés d'achat, faire baptiser son bébé pour le protéger de la société de consommation, se marier et même célébrer des funérailles. "On en est arrivé au point où, pour avoir vécu, il faut acheter quelque chose", explique-t-il.

Dans les milieux chrétiens, les réactions sont mitigées. "Oui, c'est un peu condescendant", commente Brett McCracken, dans la revue Christianity Today. "Et cela déprécie le christianisme." Mais le discours du révérend Billy consiste justement à dire que "notre matérialisme l'a déjà rabaissée". Le spécialiste de la Bible Walter Brueggemann estime de son côté, dans le numéro de décembre du magazine Sojourners, que le révérend Billy "s'inscrit dans la continuité des anciens prophètes d'Israël et des grandes figures prophétiques de l'histoire des Etats-Unis, qui n'ont cessé d'appeler notre société à renouer avec la passion fondamentale de l'homme pour la justice et la compassion". Ces commentaires flatteurs n'ont pas été d'un grand secours pour le révérend en ce jour saint pour son Eglise, la Journée sans achats. Il a beau prier et prêcher à en perdre la voix, depuis le lever du jour, il n'a pas fait un seul converti. "Ça se bouscule, ça se bouscule", maugrée-t-il. Alors que sa chorale défile sur Broadway, les passants dansent au rythme de la musique, proclament que le révérend Billy est un homme de Dieu et s'accordent avec lui sur les ravages de l'hyperconsommation. "Ce qu'il dit est vrai !" convient Abraham Riera, un dentiste de 38 ans venu du Honduras en touriste. "Mais nous aimons acheter", ajoute-t-il avant de s'engouffrer dans le magasin de jouets Toys 'R' Us.

 


 

Mariez-vous, mais sans gaspi

Courrier international

Pas de limousine ni de demoiselles d'honneur en robe de satin. Pas même un bouquet. Et aucun cadeau. Pour leur mariage, au printemps dernier, Marie-Eve Plamondon et Jean-Frédéric Gagne ont organisé une fête qui leur ressemblait : plutôt écolo. Et, d'après The Gazette, ce couple n'est pas une exception à Montréal. De plus en plus de jeunes considèrent les noces traditionnelles comme un gâchis inutile.

Le couple de Montréalais n'a invité qu'une vingtaine de personnes, dont il a organisé le covoiturage jusqu'au chalet qu'il avait loué en Gaspésie. Le dîner, donné à l'auberge voisine, était préparé avec des produits bio d'origine locale, dont du caribou. "Nous n'aimons pas la surconsommation, explique Marie-Eve Plamondon. Dans ma famille, il y a beaucoup de grands mariages. Mais être au milieu de la nature avec ceux que nous aimons, c'est davantage notre style."

 

 

Seule une bonne récession nous sauverait
George Monbiot
The Guardian (Londres)

Dans les pays riches, la croissance est un sédatif politique qui étouffe toute contestation, explique le chroniqueur écolo George Monbiot.

The Guardian (extraits)

Londres

Si vous êtes sensible, je vous conseille de tourner la page. Je m'apprête à briser le dernier tabou universel ; j'espère que la récession prédite par certains économistes se matérialisera. Je reconnais que la récession est quelque chose de douloureux. Comme tout le monde, je suis conscient qu'elle ferait perdre à certains leurs emplois et leurs logements. Je ne nie pas ces conséquences ni les souffrances qu'elles infligent, mais je rétorquerai qu'elles sont le produit parfaitement évitable d'une économie conçue pour maximiser la croissance, et non le bien-être. Ce dont j'aimerais vous faire prendre conscience est bien moins souvent évoqué : c'est que, au-delà d'un certain point, la souffrance est également le fruit de la croissance économique.

Le changement climatique ne provoque pas seulement un déclin du bien-être : passé une certaine limite, il le fait disparaître. En d'autres termes, il menace la vie de centaines de millions de personnes. Quels que soient leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, les gouvernements se heurtent à la croissance économique. Si la consommation d'énergie s'accroît moins vite à mesure qu'une économie arrive à maturité, aucun pays n'a encore réussi à la réduire tout en augmentant son produit intérieur brut. Au Royaume-Uni, les émissions de dioxyde de carbone sont plus élevées qu'en 1997, en raison notamment des soixante trimestres de croissance consécutifs dont ne cesse de se vanter [le Premier ministre] Gordon Brown. Une récession dans les pays riches représenterait sans doute le seul espoir de gagner du temps afin d'empêcher le changement climatique de devenir incontrôlable.

L'énorme amélioration du bien-être des humains dans tous les domaines - logement, nutrition, hygiène, médecine - depuis deux cents ans a été rendue possible par la croissance économique, ainsi que par l'éducation, la consommation, l'innovation et le pouvoir politique qu'elle a permis. Mais jusqu'où doit-elle aller ? Autrement dit, à quel moment les gouvernements décident-ils que les coûts marginaux de la croissance dépassent les bénéfices marginaux ? La plupart n'ont pas de réponse à cette question. La croissance doit se poursuivre, pour le meilleur et pour le pire. Il me semble que, dans les pays riches, nous avons d'ores et déjà atteint le point où il faut logiquement s'arrêter.

Je vis actuellement dans l'un des endroits les plus pauvres du Royaume-Uni. Ici, les adolescents dépensent beaucoup d'argent chez le coiffeur, ils s'habillent à la dernière mode et sont équipés d'un téléphone portable. La plupart de ceux qui sont en âge de conduire possèdent une voiture, qu'ils utilisent tout le temps et bousillent en quelques semaines. Leur budget essence doit être astronomique. Ils sont libérés de la terrible pauvreté dont ont souffert leurs grands-parents ; nous devrions nous en féliciter et ne jamais l'oublier. Mais, à une exception majeure - le logement, dont le prix est surévalué -, qui osera prétendre qu'il est impossible de satisfaire les besoins fondamentaux de tous dans les pays riches ?

Les gouvernements adorent la croissance parce qu'elle les dispense de s'attaquer aux inégalités. Comme Henry Wallich, un ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine [de 1974 à 1986], l'a un jour fait remarquer en défendant le modèle économique actuel, "la croissance est un substitut à l'égalité des revenus. Tant qu'il y a de la croissance, il y a de l'espoir, et cela rend tolérables les grands écarts de revenus." La croissance est un sédatif politique qui étouffe la contestation, permet aux gouvernements d'éviter l'affrontement avec les riches, empêche de bâtir une économie juste et durable. La croissance a permis la stratification sociale que même le Daily Mail [quotidien conservateur] déplore aujourd'hui.

Existe-t-il quelque chose que l'on pourrait raisonnablement définir comme relevant du bien-être et que les riches n'ont pas encore ? Il y a trois mois, le Financial Times a publié un article sur la façon dont les grands magasins s'efforcent de satisfaire "le client qui est vraiment arrivé". Mais son sujet implicite est que personne n'"arrive", car la destination ne cesse de changer. Le problème, explique un cadre de Chanel, est que le luxe s'est "surdémocratisé". Les riches doivent donc dépenser de plus en plus pour sortir du lot : aux Etats-Unis, le marché des biens et services destinés à les y aider pèse près de 1 000 milliards d'euros par an. Si vous voulez être certain que l'on ne peut vous confondre avec un être inférieur, vous pouvez désormais acheter des casseroles en or et diamants chez Harrod's.

Sans aucune ironie délibérée, l'article était accompagné de la photo d'un cercueil. Il s'agit d'une réplique de celui de lord Nelson, fabriquée avec du bois provenant du bateau sur lequel il est mort, que l'on peut s'offrir pour un prix faramineux dans la nouvelle section du grand magasin Selfridges dédiée à l'hyperluxe. Sacrifier sa santé et son bonheur pour pouvoir se payer cette horreur témoigne certainement d'un trouble mental grave.

N'est-il pas temps de reconnaître que nous avons touché la Terre promise et que nous devrions chercher à y rester ? Pourquoi voudrions-nous la quitter pour explorer un désert souillé par une frénésie de consommation suivie d'un effondrement écologique ? Pour les gouvernements du monde riche, la politique raisonnable à mener désormais n'est-elle pas de maintenir des taux de croissance aussi proches de zéro que possible ? Mais, parce que le discours politique est contrôlé par des gens pour qui l'accumulation d'argent est la principale finalité, une telle politique semble impossible. Aussi désagréable qu'elle soit, il est difficile d'imaginer ce qui, à part une récession accidentelle, pourrait empêcher la croissance économique de nous expulser du pays de Canaan pour nous expédier dans le désert.


 


Une maison 100 % recyclée

Courrier international

Ils font les poubelles depuis des années, et ils en sont fiers. Cela fait sept ans que Fiona Duthie, fabricante de feutre, et Graham McGuffin, menuisier, rénovent leur maison, une ancienne ferme située dans la région de Prescott, presque exclusivement avec des matériaux de récupération, raconte le quotidien canadien The Ottawa Citizen. "Ce n'est pas qu'une question de responsabilité environnementale, explique Fiona Duthie. Créer quelque chose ayant du caractère à partir de trucs qui allaient finir à la décharge procure un sentiment d'accomplissement." Pour l'instant, le couple n'a dépensé que 12 000 dollars canadiens (8 200 euros) pour acheter ce qui lui manquait au dépôt ReStore, à Ottawa. Ce magasin à but non lucratif brade les matériaux (des fins de série, par exemple) que lui donnent diverses enseignes spécialisées. Le but : réduire le gaspillage et aider les foyers modestes. Le produit de la vente finance les programmes d'Habitat pour l'humanité, qui en partenariat avec des familles démunies, construit des logements décents à des prix modérés.

 

 

 
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